Des momies sauvées de l’oubli

“Après ma mort, je veux être momifié” annonce Gematsu à ses enfants. “Il faut que je vous protège”.
Gematsu est le chef de Koke, un village à 1500 mètres d’altitude dans les montagnes de la région de Morobe, en Papouasie-Nouvelle Guinée. Il est habité par des membres de la tribu des Angas, une des 800 tribus du pays. Chez les Angas, la momification des morts était une coutume ancestrale, abandonnée voici cinquante ans environ, à l’arrivée des premiers missionnaires. Les Angas pensaient que les momies, et notamment celles des grands guerriers de la tribu installées sur un promontoire au-dessus du village, veillaient sur eux. La photographe Ulla Lohmann, qui se rend régulièrement à Koke depuis 2002, a vécu aux côtés du chef Gematsu, le drame qui allait raviver l’ancienne coutume. En 2005, une petite-fille du chef décède brutalement. Pour Gematsu, la mort de cette enfant est un avertissement des ancêtres. Il doit convaincre les siens de reprendre le rite et de restaurer les momies abandonnées à leur décrépitude. Il a commencé à enseigner à ses enfants comment procéder à la momification en utilisant un cochon. Celui-ci est placé sur une sorte d’échafaudage de bois, sous lequel brûle un feu alimenté en permanence pendant deux à trois mois, pour être débarassé de son eau et des graisses. Ulla Lohmann a, elle, convaincu un professeur de sciences biomédicales,  Ronald G. Beckett, de l’université Quinnipiac d’Hamden (dans le Connecticut), de venir aider les Angas à redonner dignité à leurs ancêtres. 

Les photos d’Ulla Lohmann sont exceptionnelles. D’abord parce qu’elles n’ont pu être réalisées qu’au prix de longs séjours aux côtés des Angas pour devenir, non pas l’un des leurs, mais un hôte accepté et honoré. Mais surtout parce qu’elles nous convient à un inédit face-à-face avec la mort. Sur leurs trônes de bois, portées comme de vieux monarques, ces momies nous parlent d’un peuple qui croit au pouvoir rassurant de la fréquentation des disparus. Une conversation qui se poursuit après le décès et peut apaiser les angoisses, protéger les enfants, éloigner les mauvais sorts. Le chef Gematsu a senti la nécessité de renouer avec ce rite, avec l’aide de Ronald Beckett. Celui-là demandé aux Angas des sèves et écorces d’essences de la forêt pour recoller les peaux, colmater des blessures, redresser les têtes. En assistant aux retrouvailles de Gematsu avec la momie de son père, le professeur Beckett a vécu un des moments les plus émouvants de sa vie. Quant à Ulla Lohmann, la fréquentation des momies lui a permis d’accepter la mort comme une partie de la vie. Le chef a, lui, repris une conversation avec son père, depuis trop longtemps interrompue. Et espère que ses enfants prendront soin de lui avec la même attention.

                                                                          Olivier Quérette/Ektadoc Editions

Photographies exposées au festival Les Promenades Photographiques à Vendôme , France , du 19 juin au 20 septembre 2009.

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